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18/10/2013

Di Rosa : de l'atelier à la table..

Considéré dans les années 80 comme l’un des principaux précurseurs de la Figuration Libre, Hervé Di Rosa revendique aujourd’hui davantage la paternité du MIAM, Musée International d’Art Modeste, à Sète, dont il demeure l’actif président. S’il a fait de Paris et de Sète ses ports d’attache, l’artiste sétois a entrepris, depuis 1992, des voyages « créatifs » à travers les continents. Il rapporte aussi de ses escales quelques réminiscences gustatives et souvenirs gourmands. L'interview de l'artiste, publiée dans Midi Gourmand N°11- Eté 2013 : 

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La 17ème étape de votre tour du monde, était Paris Nord. Quelle est la prochaine ?

Séville !  Le 24 octobre, la galerie parisienne Louis Carré exposera le travail que j’ai fait depuis quatre ans là-bas. Les peintures sont des réflexions sur l’imagerie populaire andalouse, qui a été inventée pour le tourisme, comme l’artisanat mexicain qui est né avec le début du tourisme américain, lorsque le président du Mexique proposa des aides financières aux villages qui créeraient leur propre artisanat. Ce n’est pas de l’art traditionnel, mais de l’art modeste. Des objets artisanaux faits par nécessité, dans une démarche commerciale et non pas artistique. Ces objets qui font partie des arts dévoyés m’intéressent, des faux fétiches jusqu’aux souvenirs d’aéroport. Au niveau des formes, de l’esthétique, ils sont très importants pour moi.

L’art modeste, c’est ce que vous recherchez dans vos voyages ?

Les cultures populaires occidentales, principalement des Etats-Unis, ont nourri mon œuvre dans les années 80. Mais il y avait des continents entiers que je ne connaissais pas et qui m’intéressaient. J’avais du succès, j’étais reconnu et je cherchais autre chose, un but. Je suis parti pour comprendre comment fonctionne l’image ailleurs. J’ai pris l’alibi des techniques différentes, car elles permettent d’entrer dans le travail. Finalement, je m’aperçois que les œuvres réalisées lors de ces étapes sont presque des scories d’une oeuvre principale, qui est mon apprentissage de l’autre. J’ai travaillé à Binh Duong, un village près de Saïgon, avec un maître de la nacre. J’ai passé quatre ans avec des gens qui ne parlent pas la même langue, qui ne mangent pas, qui ne vivent pas de la même manière… Avoir un projet commun, travailler ensemble sur une œuvre permet vraiment de mieux comprendre les ressemblances et les différences, et c’est peut-être le travail le plus important. Après, il faut qu’il reste des traces, les oeuvres sont des témoignages de cette rencontre.

 

Ces voyages ont aussi modifié votre peinture ?

Quand je fais une oeuvre en tressage de câbles téléphoniques, en Afrique du Sud, à Durban chez les Zoulous, la technique m’oblige à changer les formes. Et c’est très important, car j’ai envie d’être surpris par mon travail. J’ai besoin de changement, de découverte car si je m’ennuie en faisant une œuvre, la personne qui la regardera aussi. Picasso disait « je ne cherche jamais, je trouve », moi je dis « trouver ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est chercher ». Mon but, c’est essayer de comprendre comment fonctionne le monde. Beaucoup d’artistes sont dans le constat « on est affreux ». Bien sûr. Mais au-delà du constat, j’essaie d’amener au moins une énergie positive. Dans mes peintures, les sujets n’ont aucune importance, c’est vraiment l’agencement des formes, des lignes et des couleurs qui voudraient transmettre une énergie positive de plaisir et d’optimisme.

 

Etes-vous aussi curieux dans le domaine culinaire ?

Je fais la cuisine ! Jusqu’à 40 ans, je n’ai pas cuisiné car ma mère est une excellente cuisinière et ma première femme aussi. Je m’y suis mis parce que ça m’intéressait, mes copains la faisaient… Je cuisine pour mes filles jumelles, qui ont dix ans, j’ai aussi trois fils plus âgés. Je commence même à demander des conseils à ma mère, qui est sétoise, mais je ne sais pas encore faire la bourride, ni la tielle !

 

 Votre spécialité ?
Je suis un mec de produit. Quand je vais au restaurant, j’aime la viande, le poisson… Les plats en sauce, je les mange chez ma mère. Ma grande spécialité, c’est le turbot vapeur. Je le fais pour mes amis, mes galeristes, c’est très simple, c’est aussi le produit. Vous savez, il vaut mieux une bonne tomate, avec un bon oignon et quelques pâtes, c’est meilleur et ce n’est pas plus cher que n’importe quel plat cuisiné industriel. Une tomate bien mûre qu’on peut manger juste avec un peu d’huile d’olive…

 

 Comment choisissez-vous un restaurant ?

Quand je suis arrivé à Séville, j’ai regardé un peu les guides, j’ai demandé conseil aux copains sur place et, en quatre ans, j’en ai choisi cinq ou six où je vais tout le temps. Ma femme aime bien tester des nouveaux restaurants, moi je suis souvent déçu. Au MIAM, nous estimons qu’il est très important de bien recevoir les artistes, les journalistes, les coproducteurs… Nous les emmenons dans des restaurants peut-être pas fastueux mais qui proposent une vraie cuisine sétoise. Cette ville possède un réel intérêt culturel au sens large, y compris culinaire. Il y a l’éternel débat sur la bouillabaisse entre ici et Marseille. A Marseille, la bouillabaisse est une espèce de soupe de poissons, alors que la sétoise, les filets des poissons sont cuits séparément et sont présentés dans le plat avec un peu d’aïoli. Rien à voir avec cette espèce de « bouille »!…

 

Parlons cuisine sétoise…

Il y a des plats traditionnels formidables, comme la peitoleade que mon ami et artiste Aldo Biascamano perpétue. Son père est un pêcheur à la retraite. Quand ce n’était pas interdit, les pêcheurs s’installaient quatre mois sur la plage, à la Corniche, pour pêcher à la traîne. Tous les petits poissons qu’ils ne vendaient pas, ils les mettaient dans une grosse bassine d’eau de mer. Ils faisaient un feu entre quatre pierres avec des canisses, du bois flotté, le littoral était encore sauvage, et ils plaçaient dessus la grosse bassine. Ils faisaient bouillir les patates d’abord, puis les petits poissons, les petits octopus. Ensuite, ils fabriquaient une espèce de grillage avec les cannes, le recouvraient avec les feuilles de canisses, puis ils versaient tout le contenu de la marmite. Seuls restaient sur ce lit de feuilles, les poissons et les patates qu’on déguste avec du citron, du pain. Un régal.

 

Quels souvenirs gastronomiques avez-vous gardé de vos voyages ?

Je n’ai jamais aussi bien mangé de ma vie qu’au Vietnam, en terme de goût, de complexité, de diversité, de légèreté, de qualité diététique. La belle-sœur de mon ami montpelliérain Philippe Nguyen, qui produisait l’opération, faisait le marché à Saïgon le matin, et tous les jours elle préparait le grand repas de midi, avec au minimum sept plats différents. Par contre, je n’ai jamais aussi mal mangé qu’à Addis-Abeba, en Ethiopie. Les galettes sont faites avec le tef, une graminée comme le blé, avec de toutes petites graines. Elles sont un peu rancies, le beurre aussi, en fait tout est rance. Toute la partie catholique de l’Afrique est extraordinaire, mais au niveau nourriture j’ai eu du mal. En Afrique de l’Ouest, Burkina, Togo, Cameroun, la cuisine est brutale aussi. La viande est très cuite, les goûts sont très durs. Une des spécialités est un plat à base d’agouti, un gros rongeur, une sorte de gros rat, cuit dans une sauce brune. C’est intéressant… Les saveurs sont puissantes ! Mon associé Jean Seisser, adorait.

 

La globalisation n’a pas encore uniformisée les saveurs donc !

Non. On pensait que Coca-cola et Mac Donald’s envahiraient le monde entier, ils y sont, mais les habitudes alimentaires perdurent. Je viens d’apprendre qu’en Inde, où une grande partie de la population est végétarienne, Mac Do va être obligé de faire des burgers végétariens. Il y a une résistance, qui n’est pas violente. Nous vivons un grand changement, proche de celui qui a vu le passage de l’ère agricole à l’ère industrielle. Certains vont tout perdre, d’autres tout gagner. Un grand chamboulement ! Mais je suis optimiste. Chaque fois que je pense « tout est foutu », je me dis « si tu avais vécu à Paris en 1942, qu’aurais-tu pensé de l’avenir ? » On s’imaginait que le Reich allait durer 1000 ans. Qui se doutait que dix ans après, le monde serait totalement différent ?

 

Un souvenir de saveurs d’enfance ?

Tous mes enfants sont allés à la cantine. Je n’y suis pas allé une seule fois. J’étais au lycée Paul Valéry, on habitait au quartier haut de Sète. Avec mon frère, qui était plus jeune, on rentrait à pied tous les midis. Ma mère était femme de ménage, elle revenait de son boulot pour nous faire à manger. Des vrais déjeuners ! Je n’ai jamais mangé du surgelé chez moi. Le plat que je préférais, la piste de supions, du supion cru avec de l’huile d’olive et de l’ail … Ma mère a gagné un prix de cuisine organisé par Midi libre, en 1980 je crois, avec son fameux turbot au roquefort. D’ailleurs, elle ne me l’a pas fait depuis longtemps !

 

Les natures mortes de nourriture vous inspirent-elles ?

J’ai beaucoup de scènes de mangeaille, de repas. J’ai essayé d’en faire une dans chaque pays, mais j’en ai peint surtout de Sète, des gros marins qui mangent des poissons. Mon père était chasseur de gibier d’eau, et j’ai aussi comme souvenir d’enfance les petits canards, les petites grives, les petits échassiers que ma mère cuisait à la casserole, c’est somptueux. J’adore ce genre de produit. Ma femme est basque, quand je vais au pays Basque, je me régale de palombes, je ne connaissais pas, c’est sublime. J’aime beaucoup les natures mortes des XVIIe et  XVIII èmes siècles. J’ai peint des fruits aussi. Je suis un grand amateur de fruits. Le roi, pour moi, c’est la pêche blanche et juste après, le fruit de la passion, mais il faut la qualité. Je fais beaucoup de salade de fruits pour mes filles.

 

Le MIAM, a t-il rapport avec le plaisir de la table comme le suggère son nom…

Mais oui. Chaque année, nous organisons un événement appelé « Miam miam glouglou » où nous élisons un vin de la région et lui offrons une étiquette peinte par un artiste. En 2009, la manifestation s’était articulée autour de l’œuvre de l’artiste Antoni Miralda et sa fondation «
FoodCultura Museum ». Une façon de mettre en relation des artistes avec le monde du vin et de la gastronomie.

 

Vous vivez entre Séville et Paris, quelle place occupe le MIAM dans votre travail ?

Le MIAM c’est mon œuvre, la partie réflexive de mon travail. Le projet de départ consiste à faire se rencontrer les cultures savantes et les cultures populaires, la création contemporaine et l’art populaire, l’art naïf, toutes ces créations un peu marginales… Il est le seul lieu fait par un artiste, pour des artistes, avec des artistes. A la différence d’une fondation qui serait dédiée à mon œuvre, il représente mon travail en action. Le MIAM, qui est un musée municipal, se définit à la fois par l’attachement au local et le développement international. Son but est d’aller vers des publics néophytes, tout en gardant une dimension expérimentale assez pointue. En 2012, nous avons célébré le vingtième anniversaire de Groland, avec Benoît Delépine et Jules-Edouard Moustic. Nous avons a mis en dialogue leur univers avec des œuvres contemporaines qui ne sont pas faciles. Plus de 40 000 personnes, dont la plupart n’avaient jamais mis les pieds dans un musée ou une galerie, se sont retrouvées face à des créations de Gilles Barbier, de Claude Lévêque…..


Interview : Marie Vanhamme - Photo : Aurélio Rodriguez

 

Les œuvres d’Hervé Di Rosa font l’objet d'un exposition « Séville »,  à la galerie Louis Carré à Paris.

 

 

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